« yves-de-chartres-239 »


Général

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    Yves, évêque de Chartres

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    Louis 6, roi de France

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    après 1113 - avant 1114

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    [1113-1114]

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    Lettre

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    Ludovico, Dei gratia Francorum regi, Ivo, eadem, gratia humilis Carnotensis Ecclesiae minister, in eo vivere et regnare cui servire regnare est(1).

    Quod fama vulgante audivimus, hoc ex litteris vestrae excellentiae(2) certius didicimus, videlicet quod neptem Flandrensis comitissae(3), puellam aetate nubilem, genere nobilem, honestis moribus, ut dicitur, laudabilem, in uxorem ducere disponatis. Quod nos et Deo placitum esse credimus et hominibus vestrae famae honestatem et regni vestri soliditatem sincere diligentibus gratum esse cognoscimus. Cum enim bene viventium tres professiones Domino docente didicerimus, conjugatorum videlicet, continentium et rectorum ecclesiasticorum, quicumque in aliqua harum professionum repertus non fuerit, ante tribunal aeterni Judicis proscriptus, aeterna haereditate carebit. Cum enim Dominus de distinctione electorum et reproborum loqueretur, ait(4) : « Si fuerint in medio eorum Noe, Daniel et Job, ipsi quidem salvi erunt, filii autem eorum non liberabunt animas suas », in Job fidelium conjugatorum gradum intelligens, in Daniel vitam continentium, in Noe professionem praelatorum(5). His ergo documentis instructi, quotidianis precibus pro honestate vestra et salute Dei clementiam imploramus ut in manu vestra Francorum regnum dirigat et in electorum numero vos ascribat.

    Praeterea quod monuimus instanter monemus, ut propositum vestrum, quantum(a) in vobis est, ad exitum perducere studeatis, ne antiquus hostis aliqua fraudulenta subreptione etiam per amicos vos impediat et a bono proposito et ita ab electorum numero vos excludat. Ad haec, si Spiritus Dei in vobis est, sicut utilitati vestrae, ita stabilitati regni et paci Ecclesiarum providere debetis. Quae omnia, si sine successore de hac vita migraveritis(6), in multas scissuras dividentur et fiet quod Dominus dicit(7) : « Omne regnum in seipsum divisum desolabitur et domus supra domum cadet. » Quae ruina quanta sit futura, quamque miserabilis, nec lingua potest dicere, nec humanus animus sufficit cogitare. Ut ergo haec omnia vitentur incommoda, ad ineundum vitae conjugalis ordinem nolite moras innectere(8), ne de eo quod saepe proposuistis et saepe distulistis cadat in vos hostilis illa irrisio(9) : « Hic homo coepit aedificare et non potuit consummare. » Festinate ergo ut de lumbis vestris exeat(10) qui vanam spem tot ambitiosorum hominum destruat et ad unius spem mobilitatem reducat. Quae res et illicitos motus carnis compescet, et detractores vestros atque irrisores in conspectu vestro silere faciet.

    Valeat celsitudo vestra, et non desistat a bono proposito.


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    quatenus éd.

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    Cui servire est regnare, d'après l'édition de J. Dufour citée infra, Sacramentaire de Grégoire, missa pro pace (PL 78, col. 206). Mais l'expression est fréquente, Augustin, sermo 64 (PL 39, col. 1867), Ps.-Augustin, De diligendo Deo, c. 3 (PL 40, col. 850), Léon le Grand, De humilitate tractatus, c. 4 (PL 55, col. 165), Alcuin, Rémi d'Auxerre etc...
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    La lettre du roi est perdue, J. Dufour, Actes de Louis VI, t. 1, n° 98, p. 213-214. La lettre d'Yves est éditée, ibid., t. 2, n° 7, p. 457-568. Elle est datée de 1113-1114 par dom Brial, RHF, t. 15, p. 161, et A. Luchaire, Louis VI le Gros, n° 187.
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    La comtesse de Flandre est Clémence, fille du comte de Bourgogne Guillaume II ; elle avait épousé en 1090 Robert II, dit de Jérusalem, qui mourut en 1111, raison pour laquelle Yves ne parle que d'elle ; elle se remaria en 1121 avec Geoffroy de Brabant et mourut en 1131. Une de ses sœurs, Gisèle, avait épousé Humbert II, comte de Savoie, et c'est leur fille Adélaïde (1092-1154) qui épousa Louis VI probablement fin mars 1115, A.W. Lewis, « La date du mariage de Louis VI et d'Adélaïde de Maurienne », BEC, t. 148, 1990, p. 5-16. Adélaïde est aussi la nièce du pape Calixte II ; Suger, Vie de Louis VI, éd. citée, ch. 27, p. 203-205, n'évoque Adélaïde qu'à propos de cette parenté, sans avoir relaté son mariage avec le roi.
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    Ez. 14, 14-29.
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    Grégoire le Grand, Homélie 4, c. 5, Unde et idem propheta in superiori parte tres viros liberatos vidit : Noe, Daniel et Job in quibus videlicet tribus praedicatores, continentes et conjugati signati sunt (PL 76, col. 976).
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    Le premier fils de Louis et d'Adélaïde, Philippe, naquit le 29 août 1116 ; il fut associé dès l'âge de trois ans et demi au gouvernement et fut sacré le 14 avril 1129. Il mourut accidentellement le 13 octobre 1131, Suger, ibid., p. 267. Le couple royal eut six autres enfants, le futur Loui ;VII naquit en 1120.
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    Luc. 11, 17.
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    Louis VI a été fiancé en 1105 à Lucienne, fille de Guy de Rochefort, mais le mariage fut annulé en 1107 pour consanguinité, Suger, Vie de Louis VI, ch. 8 et 11, éd. citée, p. 41 et 71. Qu'il soit né en 1077/8 ou en 1081/2, il a nettement plus de trente ans à la date de cette lettre, ce qui explique l'impatience d'Yves, et sans doute de bon nombre des sujets, ainsi que les brigues autour de la succession.
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    Luc. 14, 30. Cette prescription est extrêmement fréquente dans la correspondance de cette époque.
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    Exierunt de lumbis, Hebr. 7, 5.

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    Avranches, BM 243, 125rv
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    Montpellier, Ecole de médecine H 231, 89v

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    À Louis, par la grâce de Dieu roi des Francs, Yves, par la même grâce humble ministre de l'Église de Chartres, vivre et régner en celui à qui être asservi est régner.

    Ce que nous avons entendu dire par le bruit qui s'en était répandu, nous l'avons appris de manière plus sûre par la lettre de votre excellence, à savoir que vous vous disposiez à prendre pour épouse la nièce de la comtesse de Flandre, jeune fille d'âge nubile, noble de race, louable, dit-on, par ses mœurs honnêtes. Quant à nous, nous croyons que ceci plaît aussi à Dieu et nous savons que c'est agréable aux hommes qui aiment sincèrement l'honorabilité de votre renommée et la solidité de votre règne. Car comme nous connaissons, instruit par le Seigneur, les trois professions des gens qui vivent selon le bien, c'est-à-dire celles des gens mariés, des continents et des responsables ecclésiastiques, quiconque n'aura pas été trouvé dans l'une de ces professions, marqué devant le tribunal du Juge éternel, sera privé de l'héritage éternel. Tandis que le Seigneur parlait de la distinction entre les élus et les réprouvés, il dit en effet : « Si Noé, Daniel et Job se trouvent au milieu d'eux, ceux-ci assurément seront sauvés, mais leurs fils ne libéreront pas leurs âmes », comprenant en Job l'état des mariés fidèles, en Daniel la vie des continents, en Noé la profession des prélats. Instruit donc par ces exemples, nous implorons la clémence de Dieu par des prières quotidiennes pour votre honneur et votre salut, afin qu'il dirige par votre main le royaume des Francs et vous inscrive au nombre des élus.

    En outre ce que nous vous avons conseillé nous vous le conseillons instamment : veillez à mener jusqu'à sa fin votre projet, dans la mesure où cela dépend de vous, de peur que l'antique Ennemi ne vous arrête par quelque frauduleuse tromperie, même au moyen de vos amis, et ne vous écarte de votre bon projet et par là du nombre des élus. De plus, si l'Esprit de Dieu est en vous, de même que vous devez pourvoir à votre intérêt, ainsi vous devez pourvoir à la stabilité du royaume et à la paix des Églises. Tout ceci, au cas où vous migreriez de cette vie sans successeur, serait divisé en de nombreuses parts et il arriverait ce que dit le Seigneur : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé et tomberont maisons sur maisons. » Combien grande serait cette ruine, combien misérable, ni la langue ne peut le dire ni l'âme humaine ne parvient à le concevoir. Donc pour éviter tous ces malheurs, n'inventez pas de délais pour entrer dans l'ordre de la vie conjugale, de peur qu'à propos de ce que vous avez souvent projeté et souvent différé ne tombe sur vous cette raillerie hostile : « Cet homme a commencé de construire et n'a pas pu achever. » Hâtez-vous donc pour que de vos reins vienne quelqu'un qui détruise le vain espoir de tant d'hommes ambitieux et ramène l'instabilité à l'espoir mis en une seule personne. Cette action apaisera les mouvements illicites de la chair et fera taire en votre présence vos détracteurs et vos railleurs.

    Que votre hauteur se porte bien et ne renonce pas à son bon projet.

Informations

Acte

admin ydc (IRHT), dans  Yves de Chartres

Lettres d'Yves de Chartres, éd. G. Giordanengo (agrégée de l'Université), éd. électronique TELMA (IRHT), Orléans, 2017 [en ligne], acte n. 21177 (yves-de-chartres-239), http://telma-chartes.irht.cnrs.fr/yves-de-chartres/notice/21177 (mise à jour : 21/09/2017).