« yves-de-chartres-214 »


Général

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    Yves, évêque de Chartres

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    Bruno de Brettheim, archevêque de Trèves

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    après 1107 - avant 1110


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    [1107-1110]

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    Lettre

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    Brunoni, Dei gratia primae sedis Belgicorum episcopo(1), Ivo, eadem gratia(a) humilis(b) Carnotensis Ecclesiae minister, per hoc mare spatiosum(2) et undosum pervenire ad aeternae beatitudinis portum.

    Quamvis lateat oculos corporis mei corporalis vestra praesentia, non tamen latet oculos mentis meae quae in vobis lucet divina gratia, per quam adhuc supersunt in mundo quaedam luminaria(3), quae radiantia verbo et exemplo valent ad illustrandam caliginem vitiorum et illuminandum decorem virtutum. Sicut enim, interpositis vaporibus hujus inferioris aeris, aliquando luminaria coeli refundere lumen suum terris non possunt, et tamen tranquilla superioris aeris spatia illustrare non desinunt, ita luminaria Ecclesiae, licet canibus sanctum, porcis margaritas(4) aliquando anteponere dissimulent, ne verbum Dei propter oblatrantes et conculcantes apud infirmos auditores minus currat et fructificet, tamen si quem pium et humilem et quietum in hac valle plorationis(5) invenerint, exemplis informant et radiis doctrinae spiritualis illustrare non desistunt. Et quanto plus videmus mundum in maligno positum, quod deplorat Isaias dicens(6) : « Omne caput languidum et omne cor moerens, a planta pedis usque ad verticem capitis non est in eo sanitas », tanto magis hi in quibus Deus lumen gratiae suae posuit debent lamentabilibus Ecclesiae ruinis obviare et sponsam Christi maculis et rugis(7) infuscatam in virginitatis suae decorem pro viribus reformare.

    Videmus enim scissum regnum et sacerdotium(8), quibus tanquam principalibus et fortioribus paxillis tabernaculi Dei(9) status firmiter figebatur, ne ullo impetu procellarum et turbinum everteretur. In tanta scissura, in tanta procella florere et fructificare non potest mater Ecclesia, de qua dicitur : « Una est(c) columba mea(10), sponsa mea(11). » Ad hanc unitatem resarciendam laborare deberent membra Christi, quae medicinaliter ferro putredines istas resecarent, aut competenti dispensationis malagmate tantam scissuram procurarent solidare. Non enim in tanto salutis periculo solus medicinae rigor servandus est, sed et dispensationis modus, qui nulli sapienti displicuit(12), ad sedandas tantas perturbationes in aliquibus admittendus est. Monente enim Cyrillo Alexandrino(13), sicut nautae in mari periclitantes, cum non habent spem servandorum omnium negotiorum suorum, quaedam projiciunt, ut quaedam servent, sic in dispensationibus ecclesiasticis, ubi non periclitatur fidei veritas et morum honestas, quaedam instituta temperare debemus ut tantis Ecclesiae ruinis subvenire valeamus. Sic enim vela cilicina in tabernaculo Dei bysso et purpura, cocco et hiacintho(14) superposita, imbrem et pulverem(15) in se admittebant, ut decorem interiorum ornamentorum ab imbrium madidatione et pulveris offuscatione conservarent. Facit hoc charitas, quae operit multitudinem peccatorum(16), quae cum infirmantibus infirmatur(17), cum scandalizatis uritur(18), et omnibus omnia fit(19) ut omnibus prodesse mereatur. Unde a subditis non debet reprehendi dispensatio praelatorum, si salvo fundamento fidei(20) et nota communi regula morum, aliqua infirma faciunt aut tolerant ut vitam subditorum in proposito suae sanctitatis conservare praevaleant. Unde beatus Gregorius in libro Pastorali(21) : « Si tu intus ut coccus rutilas, cilicium quo protegeris cur accusas ? » Sic enim et misericordiam et judicium Domino cantamus(22) : judicium, cum vitiis omni severitate resistimus, misericordiam vero, cum rigorem disciplinae utili compensatione temperamus.

    Haec dicendo prudentiam majorum meorum et coepiscorum meorum non doceo, sed tanquam de longo sopore monente charitate excitare desidero ut tandem quisque pro persona quam portat tantis ruinis occurrat, ne pro suo silentio tanquam mutus canis(23) intereat. Haec pauca ausu charitatis de remotis partibus excellentiae vestrae scripsi, qui bonum odorem(24) vestrae notitiae ad nos usque pertingentem suaviter olefeci. Et quia in Belgica provincia vos estis qui religione et auctoritate praecellitis, supplico sanctitati vestrae ut aliquando meae parvitatis memor, in hoc peregrinationis itinere, pusillanimitatem meam murmurantem et aliquando pene deficientem verbo consolatorio refocillare studeatis. Valete.


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    Dei gratia A, om. M 

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    om. Au 

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    es AM.


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    Bruno de Brettheim, archevêque de Trèves (Belgique première), 1102-25 avril 1124. DHGE 10, col. 970-971. Désigné par l'empereur Henri IV, envoyé par Henri V en ambassade à Rome, condamné en 1106 au concile de Guastalla pour investiture laïque. Ambassadeur de l'empereur à l'entrevue de Châlons début mai 1107, Suger, Vie de Louis VI le Gros, p. 56-61, il est aussi présent au concile de Troyes du 23 mai, où il défend les intérêts du souverain contre Pascal II qui veut condamner l'empereur. U.R. Blumenthal, The early councils of pope Paschal II, Toronto, 1978, p. 25-26, 72-73, 99-100 et passim. Cette lettre doit avoir été écrite entre 1107 et 1110 (sans doute 1109 d'après sa place dans les manuscrits), où la crise entre l'empereur et le pape, qu'Yves souhaitait éviter par son attitude conciliatrice, entre dans une phase plus aiguë.

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    D'après Ps. 104, 25. Cette lettre est remplie de vocabulaire biblique, ne sont identifiées que les citations de plusieurs mots.

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    D'après Phil. 2, 15.

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    Matth. 7, 6.

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    Valle lacrimarum, Ps. 84, 6.

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    Is. 1, 5.

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    Maculam aut rugam, Eph. 5, 27. Voir lettre 200.

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    Même expression lettres 60, 106, 238.

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    Ex. 38, 31.

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    Cant. 6, 8.

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    Cant. 4, 12 ; 5, 1.

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    Cyrille d'Alexandrie, lettre 56, ad Gennadium, PG 77, col. 319 (Gratien, 1, 7, 16). Yves, Prologue, § 37, éd. J. Werckmeister, p. 103. Voir note infra.

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    D'après Cyrille d'Alexandrie, lettre 56, voir supra. Yves, Prologue, § 35. Voir lettres 144, 171, qui contiennent la citation exacte, et 189.

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    Ex. 26, 7 ; 35, 35.

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    Deut. 28, 24.

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    I Petr. 4, 8.

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    I Cor. 9, 22 et II Cor. 11, 29.

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    II Cor. 11, 29.

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    I Cor. 9, 22.

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    Voir lettre 190 et Prologue.

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    Grégoire le Grand, Moralia in Job, livre 25, ch. 16, c. 39,CCSL 143B, p. 1264. Le texte n'est pas dans les collections d'Yves.

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    Ps. 100, 1.

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    Ambroise, Hexeaemeron, l. 6, c. 4, Disce in ore tuo verbum tenere, ne quasi mutus canis..., PL 14, col. 248.

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    II Cor. 2, 15.


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    a. Avranches, BM 243, 111v-112


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    M. Montpellier, Ecole de médecine H 231, 86rv


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    Au. Auxerre, BM 69, 95-96



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    À Bruno, par la grâce de Dieu évêque du siège primatial des Belges, Yves, par cette même grâce humble ministre de l'Église de Chartres, parvenir à travers cette mer vaste et agitée au port de la béatitude éternelle.

    Bien que votre présence corporelle soit cachée aux yeux de mon corps, n'est cependant pas cachée aux yeux de mon esprit la grâce divine qui luit en vous, par laquelle subsistent encore en ce monde quelques luminaires qui, rayonnant par le verbe et l'exemple, ont la force d'éclairer l'obscurité des vices et d'illuminer la beauté des vertus. Car de même que parfois, quand s'interposent les vapeurs de cette atmosphère inférieure, les luminaires du ciel ne peuvent diffuser leur lumière sur les terres, mais ne cessent pourtant pas d'éclairer les calmes espaces de l'atmosphère supérieure, ainsi les luminaires de l'Église, même s'ils refusent parfois de servir aux chiens des choses saintes, aux porcs des perles, de peur que le verbe de Dieu, à cause de ceux qui aboient contre lui et le foulent aux pieds, ne se répande moins et porte moins de fruit auprès d'auditeurs faibles, cependant, s'ils trouvent dans cette vallée de larmes un homme pieux et humble et tranquille, ils l'informent par des exemples et ne cessent de l'éclairer des rayons de la doctrine spirituelle. Et plus nous voyons le monde placé dans le mal, ce que déplore Isaïe qui dit : « Toute tête est languissante et tout cœur affligé, de la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête rien en lui n'est sain », plus ceux en qui Dieu a placé la lumière de sa grâce doivent empêcher l'effondrement lamentable de l'Église et dans la mesure de leurs forces rétablir dans l'honneur de sa virginité l'épouse du Christ corrompue par les taches et la rouille.

    Nous voyons en effet une scission entre le royaume et le sacerdoce, sur lesquels était fermement fixée l'assise du tabernacle de Dieu comme sur des pieux indispensables et très solides, pour qu'il ne soit renversé par l'assaut d'aucune tempête et d'aucune tourmente. Dans une telle scission, dans une telle tempête, notre mère l'Église ne peut fleurir et porter de fruits, elle dont il est dit : « Une est ma colombe, une est mon épouse. » Les membres du Christ devraient travailler à restaurer cette unité, soit qu'ils retranchent médicalement ces pourritures par le fer, soit qu'ils s'appliquent à resouder une telle déchirure avec l'emplâtre approprié de la dispense. Car, devant un tel danger pour le salut, il ne faut pas observer la seule rigueur de la médecine, mais il faut admettre aussi en quelques cas, pour apaiser de si grands troubles, la mesure de la dispense, qui n'a déplu à aucun sage. Comme l'enseigne en effet Cyrille d'Alexandrie, de même que les marins en danger en haute mer, quand ils n'ont pas l'espoir de conserver toutes leurs affaires, en jettent quelques-unes pour en préserver certaines, ainsi dans les dispenses ecclésiastiques, quand la vérité de la foi et l'honnêteté des mœurs ne sont pas en danger, nous devons adoucir certains préceptes pour pouvoir remédier à un si grand effondrement de l'Église. Car c'est ainsi que dans le tabernacle de Dieu des voiles en peau de chèvre, placés au-dessus du lin fin et de la pourpre, de l'écarlate et de l'hyacinthe, recevaient sur eux la pluie et la poussière, pour préserver la beauté des ornements intérieurs de l'humidité des pluies et de la souillure de la poussière. C'est ainsi qu'agit la charité, qui voile la multitude des péchés, qui est faible avec les faibles, qui brûle avec ceux qui tombent, qui se fait tout pour tous, pour mériter d'être utile à tous. Aussi la dispense des prélats ne doit-elle pas être critiquée par leurs subordonnés, si, le fondement de la foi étant sauf et la règle commune des mœurs conservée, ils font ou tolèrent quelques faiblesses pour pouvoir maintenir la vie de leurs subordonnés dans leur projet de sainteté. Aussi le bienheureux Grégoire dans le livre Pastoral : « Si à l'intérieur tu brilles comme l'écarlate, pourquoi accuses-tu la peau de chèvre dont tu es protégé ? » Car ainsi nous chantons pour le Seigneur et miséricorde et jugement : le jugement, quand nous résistons aux vices en toute sévérité, et la miséricorde, quand nous tempérons la rigueur de la discipline par un utile équilibre.

    En disant ceci je n'enseigne pas la prudence de mes supérieurs et de mes collègues évêques, mais, conseillé par la charité, je désire les réveiller comme d'un long sommeil, pour qu'enfin chacun, selon le caractère qu'il a en lui, s'oppose à un si grand effondrement pour ne pas se perdre par son silence comme un chien muet. J'ai écrit de contrées éloignées ces quelques mots à votre excellence, avec l'audace de la charité, moi qui ai senti la bonne odeur de votre renommée qui se répand suavement jusqu'à nous. Et parce que dans la province de Belgique vous êtes celui qui l'emporte sur tous par la religion et l'autorité, je supplie votre sainteté de veiller parfois, en vous souvenant de ma petitesse, à réconforter de votre parole de consolation, dans le chemin de ce pèlerinage, ma faiblesse qui se plaint et qui est parfois prête à défaillir. Adieu.

Informations

Acte

admin ydc (IRHT), dans  Yves de Chartres

Lettres d'Yves de Chartres, éd. G. Giordanengo (agrégée de l'Université), éd. électronique TELMA (IRHT), Orléans, 2017 [en ligne], acte n. 21152 (yves-de-chartres-214), http://telma-chartes.irht.cnrs.fr/yves-de-chartres/notice/21152 (mise à jour : 21/09/2017).