« yves-de-chartres-164 »


Général

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    Yves, évêque de Chartres

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    Geoffroy, (ancien) abbé de Saint-Lomer de Blois

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    après 1106 - avant 1116

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    [après 1106]

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    Lettre

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    Ivo, Dei gratia Carnotensis Ecclesiae minister, Gaufrido(1), sanctae solitudinis cultori, irretortis oculis(2) in anteriora se extendere.

    Quam delectabilis, quam necessaria servis Dei sit quies mentis cum quiete corporis(3), credo, tam scientia quam experientia didicit sancta fraternitas tua. Aliter enim mens discurrentium rumusculis et dissidentium obtrectationibus patens perturbatas aut saucias habet orationes nec se potest, quantocumque suo conamine, in unitatem colligere donec Dominus in navi dormiens tantis fluctibus circumacta intenso clamore suscitetur, quo increpante redeat desiderata tranquillitas(4). Unde oportet ut sancta fraternitas tua ab auditu auris(5) et ab auditu cordis verba eorum repellat qui, sub specie diligentium et consulentium, virus infundunt decipientium et perimentium.

    Quod ideo praelibavi fraternitati tuae quia nuper oblatae sunt mihi a quibusdam monachis Blesensibus quaedam litterae a te Mauricio abbati directae, quas vix possum credere a te fuisse dictatas, cum non tranquillo spiritu, sed perturbato dictatae esse videantur, et quasi ferro excusso de manubrio indiscretis ictibus, non lignum caedere, sed fratrem occidere(6). Videntur etiam non nihil redolere vanitatis et ambitionis, quasi cum amore relictam abbatiam tenueris et cum dolore amiseris(7). Dicis enim in litteris illis, si tamen tuae sunt(8), praedictum Mauricium(9), utcumque loco tuo positum, impulsu malorum te esse ejectum vilissimumque omnium factum et ab iniquis eum tibi superinductum. Contra quem etiam minaciter loqueris, si in aliquo eum tuae voluntati contraire perspexeris. Si haec verba tua sunt, longe extra te factus es. Non congruunt proposito tuo, non congruunt gestis tuis, qui in manu Romanae Ecclesiae legati, nullo tunc(a) cogente, immo ipso legato dissuadente, abbatiam dimisisti(10) et in electione ipsius Mauricii primam vocem dedisti.

    Redi ergo, dilectissime, ad cor tuum(11) et ne plus credas adulatori tuo, immo perturbatori tuo, de te quam tibi, quia plus aliquando corrigunt nos inimici reprehendentes quam amici fallaciter blandientes juvant(12)(b). Nosti enim quia dicit sermo apostolicus(13) : « Pacem sequimini, sine qua nemo videbit Deum ». Pacem ergo nulla tibi auferat praeteritarum injuriarum recordatio. Nec tibi dolendum vel condolendum esse credas, quod de naufragio nudus evasisti(14), sed illis potius condole quos adhuc vides in alto periclitari. Talem(c) te hactenus intelleximus, talem te adhuc aestimamus, nisi simplicitatem tuam perturbatorum duplicitas moveat et a tranquillitate mentis expellat.

    De caetero ergo si quid in abbate, si quid in subjectis corrigendum cognoveris, mitioribus verbis fraterne admone, ut aedificationi studere videaris, non vindictae. Si autem te non audierint, antequam aliqua dissentio oriatur, rem perperam factam ad notitiam nostram perferre stude, ut pacem monasteriis necessariam studeamus talibus monitionibus imponere. Vale.


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    te éd.
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    om. ATAu 
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    qualem TAu.

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    Ancien abbé de Saint-Lomer de Blois. Il s'était démis de ses fonctions et avait été remplacé par Maurice, peut-être dès 1105 d'après l'Histoire de Saint-Lomer citée note infra. Gallia christiana, t. 8, col. 1355-1356. Sur cette affaire de succession à l'abbatiat, voir aussi la lettre 109 de Geoffroy de Vendôme, éd. citée, p. 210, qui apporte son témoignage à Yves : il a vu « que le seigneur Geoffroy en présence du seigneur Bruno, légat de l'Église romaine, a laissé son abbaye et a désigné de sa propre voix le seigneur Maurice comme abbé. » La lettre de Geoffroy de Vendôme est datable de 1107-1110 mais la légation de Bruno de Segni en France se situe de mai à fin 1106, ce qui date la lettre avec une certaine précision.
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    Irretorto oculo, Horace, Odes, 2, 2, 23.
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    Quam sit necessarium monasteriorum quieti prospicere, Yves, Décret 7, 11, d'après Grégoire le Grand, Regestrum, livre 8, ep. 17 à l'évêque Marinianus, CCSL 140A, p. 536, et concile de Rome III, PL 77, col. 1341.
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    Marc 4, 37-39.
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    Auditu auris, Ps. 17, 45.
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    Deut. 19, 5. Voir aussi lettre 82.
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    Voir lettre 208.
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    Lieu commun lorsque la lettre contient des propos que l'on feint de ne pouvoir croire.
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    Maurice, abbé de Saint-Lomer de Blois. Sur Saint-Lomer, Histoire du royal monastère de Saint-Lomer de Blois par dom Noël Mars 1646, éd. A. Dupré, Blois, 1869.
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    Bruno, voir notesupra et la lettre de Geoffroy de Vendôme.
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    Is. 46, 8.
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    Lieu commun, d'après Prov. 27, 6.
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    Hébr. 12, 14.
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    Jérôme, Commentaire sur l'Ecclésiaste, 4, 2-3, CCSL 72, p. 284, voir lettre 88.

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    Avranches, BM 243, 89rv
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    Montpellier, Ecole de médecine H 231, 62
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    Troyes, BM 1924, 124-125
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    Auxerre, BM 69, 67v-68

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    Yves, par la grâce de Dieu ministre de l'Église de Chartres, à Geoffroy qui cultive la sainte solitude, progresser sans détourner les yeux vers le passé.

    Combien délectable, combien nécessaire aux serviteurs de Dieu est le repos de l'âme avec le repos du corps, ta sainte fraternité l'a, je crois, appris tant par la sciennce que par l'expérience. Autrement en effet l'esprit, ouvert aux vains propos des passants et aux critiques des contradicteurs, fait des prières troublées ou tourmentées et ne peut, quelque grand que soit son effort, se recueillir dans l'unité, jusqu'à ce que le Seigneur, qui dormait dans la barque agitée par de si grands flots, soit réveillé par une immense clameur et que revienne avec sa réprimande la tranquillité désirée. Aussi faut-il que ta sainte fraternité repousse loin de l'écoute de ton oreille et de l'écoute de ton cœur les paroles de ceux qui, sous l'aspect de gens qui aiment et qui conseillent, répandent le poison de ceux qui déçoivent et font mourir.

    Voici pourquoi j'ai touché un mot à ta fraternité : il vient de m'être apportée par des moines de Blois une lettre que tu as envoyée à l'abbé Maurice, que je peux à peine croire avoir été dictée par toi, puisqu'elle semble avoir été dictée par un esprit non pas tranquille mais troublé, et, comme si le fer était sorti de son manche, qu'elle semble non pas couper le bois mais tuer ton frère par des coups inconsidérés. Elle n'est même pas, semble-t-il, sans exhaler une certaine forme de vanité et d'ambition, comme si tu avais tenu avec amour l'abbaye abandonnée et si tu l'avais perdue avec douleur. Tu dis en effet dans cette lettre, si toutefois elle est de toi, que ledit Maurice, en quelque sorte installé à ta place, t'a jeté dehors sous l'impulsion des méchants, t'a rendu le plus vil de tous et a été mis au-dessus de toi par des hommes iniques. Tu lances même des menaces contre lui, si tu le vois aller en quoi que ce soit contre ta volonté. Si ces mots sont de toi, tu es devenu tout à fait hors de toi. Ils ne s'accordent pas à ton propos, ils ne s'accordent pas à tes actions, toi qui dans la main du légat de l'Église romaine, alors que personne ne te forçait et que le légat lui-même t'en dissuadait plutôt, as abandonné l'abbaye et as donné le premier ta voix à l'élection de ce même Maurice.

    Reviens donc, très cher, à ton cœur et en ce qui te concerne ne fais pas davantage confiance à ton adulateur, ou plutôt ton perturbateur, qu'à toi, parce que parfois nos ennemis nous corrigent plus en nous reprenant que nos amis ne nous aident en nous flattant trompeusement. Tu sais en effet que la parole apostolique dit : « Suivez la paix, sans laquelle personne ne verra Dieu. » Cette paix donc, qu'aucun souvenir des injustices passées ne te l'enlève. Et ne croie pas devoir t'affliger ou faire partager ton affliction parce que tu t'es sauvé nu du naufrage, mais afflige-toi plutôt pour ceux que tu vois encore en péril en haute mer. Tel nous t'avons connu jusqu'ici, tel nous te jugeons encore, à moins que la duplicité des perturbateurs n'agite ta simplicité et ne te chasse loin de la tranquillité de ton esprit.

    Par ailleurs donc, si tu apprends qu'il y a quelque chose à corriger chez l'abbé, quelque chose chez ceux qui lui sont soumis, conseille fraternellement par de plus douces paroles, pour qu'on te voie t'appliquer à l'édification, non à la vengeance. S'ils ne t'écoutent pas, avant que ne naisse quelque dissension, applique-toi à porter à notre connaissance ce qui aura été fait à tort, pour que nous nous appliquions à imposer par de tels avertissements la paix nécessaire aux monastères. Adieu.

Informations

Acte

admin ydc (IRHT), dans  Yves de Chartres

Lettres d'Yves de Chartres, éd. G. Giordanengo (agrégée de l'Université), éd. électronique TELMA (IRHT), Orléans, 2017 [en ligne], acte n. 21102 (yves-de-chartres-164), http://telma-chartes.irht.cnrs.fr/yves-de-chartres/notice/21102 (mise à jour : 21/09/2017).