« yves-de-chartres-19 »


Description

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    Yves, évêque de Chartres

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    Guillaume abbé de Fécamp

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    circa 1093

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    [1093]

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    Lettre

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    Ivo, Dei gratia, humilis Carnotensis Ecclesiae servus(a), Willelmo(b), reverendo abbati Fiscanensis monasterii(1), non(c) fraudari bravio diurni denarii(2).

    Magnis honestatis propugnatoribus et turpitudinis oppugnatoribus(3), Johanni scilicet et Heliae, assimilare me voluit in litteris vestris vestra fraternitas. Quorum sanctitati quamvis longe impares simus, eorum tamen vestigia honorare, mirari et imitari quantum Deo donante possumus exoptamus. Unde non tantum a rege, cujus illicito conjugio contradiximus, verum etiam a quibusdam aliis filiis hujus saeculi(d)(4), quorum perversitatibus, quantum possumus, reluctamur, bonorum ecclesiasticorum gravia damna perpetimur(5)(e). Quorum direptionem lucri majoris compensatione per Dei gratiam longanimiter sustinemus et majora, si necesse sit, subire parati sumus, attendentes illud Apostoli quia(6) : « Non sunt condignae passiones hujus temporis ad futuram gloriam quae revelabitur in nobis(f). » Et illud(7) : « Si compatimur, et conregnabimus. » Et quia jam instant illa tempora periculosa(8) in quibus impletur quod scriptum est(9) : « Ex abundantia iniquitatis refrigescet charitas multorum », dicendum est petris montium(10) : « Cadite super nos et abscondite nos ab ira Agni ». Quod quid est aliud dicere, nisi in fide robustis et sanctitate sublimibus viris in hac sententia supplicare : miseriae nostrae misericorditer condescendite et ne in tentationem inducamur(11) et iram Dei incurramus vestris orationibus impetrate. De quibus petris quia vos et in sancta societate vestra plures esse non diffidimus, hanc a vobis apud Deum intercessionem obnixe postulamus, quatenus sic per ignem et aquam transeamus ut in refrigerium divino ductu educi(12) valeamus. Nos enim publicorum negotiorum tumultibus occupati(13), cum ipsis compescendis, tota die laborando sufficere non possimus, internae quietis suavitatem vix aliquando admittimus(g). Raro etiam canonicum pensum(14) determinatis horis solvere praevalemus. Vos igitur et caeteri servi Dei, qui velut in portu navigatis, oportet ut nobis orationis manus, quam longe potestis, extendatis et vobiscum ad optatam requiem perducere studeatis.

    De caetero, de fratre illo quem absolvi a me postulatis ut libere(h) eum in monachum suscipere valeatis(15), hoc vobis respondeo quia, si mores ejus experimento sicut ego nosceretis(i), nec ligatum eum nec solutum habere curaretis(j). Homo enim magnus est in oculis suis, amans primos recubitus in coenis, primas cathedras in synagogis(k), salutationes in foro(16), quamvis mundo renuntiaverit, vanitati vestium studens, locorum mutatione gaudens ; ita deses ut per decem annos non expleverit dimidiam hebdomadam missae(l) in ordine vicis suae, qui totiens hoc(m) facere conatus est, quotiens desideratus honor ei a fratribus delatus non est ; totiens desivit, quotiens locum implendae vanitatis invenit. Quem si fratres loci absolverint, ego eum non tenebo(17) ; aliter autem hoc facere non valeo. Si ergo adeo vobis carus vel necessarius est frater ille, a confratribus ejus hanc solutionem(n) quaerite, quia quidquid licere sibi dicat, sine ulla conditione et stabilitati loci et societati fratrum canonicae professionis vinculis est alligatus(o). Valete.


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    minister T 
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    Gillelmo T 
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    om. J 
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    saecularibus T 
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    perpatimur MJT 
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    aeternae quietis suavitatem amittimus J, non possumus in aeternae quietis suavitatem admitti T 
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    liberum JT 
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    cognosceretis JT 
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    curaveritis T 
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    et JT 
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    om. JT 
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    haec JT 
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    absolutionem JT 
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    obligatus J, absolutus T.
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    . h t a f g et cetera J, h t et c T 

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    Fécamp, cant., arr. Le Havre, Seine-Maritime. La Trinité, abbaye fondée au VIIe siècle, réimplantée autour de l'an Mil par les ducs de Normandie, fut réformée par Guillaume de Volpiano qui en fut le premier abbé. Guillaume II, originaire de Rots, Calvados, ancien archidiacre de la cathédrale de Bayeux, vers 1068/1069, fut abbé de Fécamp de 1078 à sa mort le 26 mars 1107. Son abbatiat est bien documenté et il apparaît dans de nombreux actes. V. Gazeau, Normannia monastica. Princes normands et abbés bénédictins, passim etProsopographie des abbés bénédictins, op. cit., La Trinité, p. 101-123, Guillaume, p. 110-113. DHGE, 16, 793-799. Les lettres 80 et 162 d'Yves lui sont aussi adressées.
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    D'après Matth. 20, 2.
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    Jeu de mot propugnator/oppugnator rendu approximativement dans la traduction.
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    Luc. 16, 8.
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    Emprisonné par Hugues, vicomte du Puiset, avant le 17 octobre 1092, Yves fut tiré de sa captivité contre une rançon, avant le 24 août 1093, date à laquelle il assistait à la consécration de Geoffroy de Vendôme. GC 8, 1128 ; l'épisode est relaté dans la vie d'Yves de Fronteau, ch. 2, Acta sanctorum, t. 5 de mai, éd. 1866, p. 78-83, p. 80 ; il est rappelé dans les vers de son épitaphe, Recueil des historiens de France, t. 14, p. 163 ; A. Fliche, Philippe Ier, p. 50-51. Voir aussi lettres 20, 21 et 22.
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    Rom. 8, 18.
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    II Tim. 2, 12.
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    II Tim. 3, 1.
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    D'après Matth. 24, 12.
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    Apoc. 6, 16.
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    D'après Matth. 6, 13.
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    D'après Ps. 65, 12.
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    Cette remarque permet de situer cette lettre après la libération d'Yves.
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    Le terme est dans la Regula sancti Benedicti, 50, 4, également à propos des Heures.
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    Il doit s'agir d'un chanoine de Saint-Quentin qui veut entrer au monastère de Fécamp. Pour passer dans un autre monastère un moine doit obtenir la permission de son abbé et de la congrégation. Lettre d'Urbain II à l'abbé de Saint-Ruf, Yves, Décret 6, 411 :Statuimus ne professionis canonicae quispiam... ex eodem claustro audeat sine abbatis totiusque congregationis permissione discedere ; discedentem vero nullus abbatum, vel episcoporum, et nullus monachorum sine communi litterarum cautione, suscipiat. Ces mesures étaient destinées à lutter contre le problème très fréquent des moines gyrovagues. Les rivalités entre monastères se manifestent souvent lors de ces demandes de changements, comme la correspondance de Geoffroy de Vendôme en fournit des exemples.
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    Amans...foro, Matth. 23, 6-7.
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    Yves parle ici en abbé de Saint-Quentin.

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    Avranches, BM 243, 18v-19
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    Montpellier, Ecole de médecine H 231, 11rv
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    Jesus College, Q.G.5, 29v-30
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    Troyes, BM 1924, 70v-71

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    Yves, par la grâce de Dieu humble serviteur de l'Église de Chartres, à Guillaume, vénérable abbé du monastère de Fécamp, ne pas être frustré du prix du denier journalier.

    Votre fraternité a dans votre lettre voulu m'assimiler aux grands combattants de l'honnêteté et aux attaquants de la turpitude, à savoir Jean et Élie. Bien que nous soyons de loin inférieur à leur sainteté, nous souhaitons cependant, autant que nous le pouvons avec l'aide de Dieu, honorer leurs traces, les admirer et les imiter. Aussi non seulement de la part du roi, au mariage illicite de qui nous nous sommes opposé, mais aussi de la part de certains autres fils de ce siècle, contre les perversités de qui nous luttons autant que nous le pouvons, nous subissons de graves dommages dans nos biens ecclésiastiques. Nous supportons avec longanimité leur dispersion, compensée grâce à Dieu par un gain plus grand, et nous sommes prêt à en endurer de plus grands, si c'est nécessaire, attentif à ce mot de l'Apôtre : « Les souffrances de ce temps n'ont pas de proportion avec la gloire future qui sera révélée en nous » ; et ceci : « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui ». Et parce que déjà sont imminents ces temps de péril où s'accomplira ce qui a été écrit : « À cause de l'abondance d'iniquité, la charité de beaucoup se refroidira », il faut dire aux pierres des montagnes : « Tombez sur nous et cachez-nous de la colère de l'Agneau ». Qu'est-ce dire d'autre qu'implorer par cette sentence les hommes robustes dans la foi et élevés dans la sainteté : abaissez-vous miséricordieusement au niveau de notre misère et obtenez par vos prières que nous ne soyons pas induit en tentation et n'encourrions pas la colère de Dieu. Comme nous ne doutons pas que vous soyez de ces pierres, vous et beaucoup d'autres dans votre sainte communauté, nous réclamons avec insistance de votre part cette intercession auprès de Dieu, pour que nous traversions le feu et l'eau de manière à pouvoir être amené sous la conduite divine au lieu du rafraîchissement. Car occupé par les agitations des affaires publiques, alors que nous ne pouvons suffire à les contenir en travaillant tout le jour, nous avons peine, de loin en loin, à nous adonner à la douceur de la quiétude intérieure ; nous pouvons même rarement nous acquitter aux heures fixées du devoir canonial. Vous donc et tous les autres serviteurs de Dieu, qui naviguez comme dans un port, il faut que vous étendiez pour nous autant que vous le pouvez les mains de votre prière et que vous veilliez à nous conduire avec vous au repos souhaité.

    Par ailleurs, au sujet de ce frère que vous m'avez demandé de délier pour que vous puissiez librement le recevoir comme moine, je vous réponds que, si vous connaissiez ses mœurs par expérience comme moi, vous ne chercheriez à l'avoir, ni lié ni délié. En effet cet homme est grand à ses propres yeux, aimant les premières places dans les festins, les premiers sièges dans les synagogues, les saluts sur la place ; bien qu'il ait renoncé au monde, se plaisant dans la vanité des vêtements, se réjouissant du changement de lieu ; tellement indolent que pendant dix ans il n'a pas accompli une demi semaine de messe quand venait son tour ; qui s'est efforcé de le faire chaque fois qu'un honneur qu'il désirait ne lui a pas été accordé par les frères, et a cessé toutes les fois qu'il a trouvé le moyen de combler sa vanité. Si les frères de ce lieu le délient, moi je ne le retiendrai pas ; mais autrement je ne peux le faire. Si donc ce frère vous est si cher ou si nécessaire, demandez à ses confrères sa libération parce que, quoi qu'il dise pouvoir faire, il a été attaché sans aucune condition par les liens de sa profession canoniale et à la stabilité dans le lieu et à la société des frères. Adieu.

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Document

admin ydc (IRHT), dans  Yves de Chartres

Lettres d'Yves de Chartres, éd. G. Giordanengo (agrégée de l'Université), éd. électronique TELMA (IRHT), Orléans, 2017 [en ligne], acte n. 20956 (yves-de-chartres-19), http://telma-chartes.irht.cnrs.fr/en/yves-de-chartres/notice/20956 (mise à jour : 21/09/2017).